
Depuis plusieurs années, je n’entends qu’un discours sur les générations Z et Alpha : « Il faut accepter ce qu’on trouve », « Il faut commencer en bas », « le monde du travail est difficile pour tout le monde. »
Ces phrases sont parfois vraies, mais elles masquent une réalité plus silencieuse. : beaucoup ont le sentiment que leurs études, leurs efforts et leurs ambitions perdent leur sens dès qu’ils entrent dans le monde professionnel. Alors, le travail est-il encore un moyen d’épanouissement et de dignité, ou devient-il une obligation sociale qui nous pousse à accepter des conditions contraires à nous-mêmes ?
L’expérience que je souhaite partager est celle d’une personne de couleur qui tend à s’accomplir en tant qu’individu dans la société française et non en tant qu’individu enfermé dans une catégorie sociale ou assigné à une fonction sociale.
Là d’où je viens, en Guyane, on nous a systématiquement comparer avec les élèves de la Métropole. Chaque année, on entend se professeur nous dire que le niveau là-bas est hard qu’il va falloir travailler 3 fois plus pour faire partir des meilleurs. J’ai vu mes parents se battre, se dépasser et porter silencieusement le poids de leurs sacrifices pour nous offrir une éducation et un avenir meilleur.
Chaque diplôme a été le fruit d’un travail acharné, d’efforts répétés, de renoncements et de persévérance. Rien n’a été offert, tout a été gagné. À chaque étape, il n’y avait ni luxe ni facilité, seulement de la fierté, des larmes de joie et le sentiment profond du chemin parcouru. Dans mon parcours, je n’ai fait qu’entendre : “Travaillez dur, Investissez dans vos études, Le diplôme ouvrira des portes… »
Et pourtant, quand j’ai intégré le monde professionnel, j’ai découvert que mes efforts ne suffisaient pas toujours. Les compétences doivent être constamment justifiées, et la légitimité n’est pas toujours reconnue à sa juste valeur — surtout lorsque l’on appartient à une minorité visible.
J’ai toujours cherché ma place dans un environnement où je me sens acceptée et où mes compétences sont reconnues. Je ne peux m’épanouir dans un contexte où l’on attend de moi que je sois un automate, où l’on m’enferme dans une catégorie sociale ou où l’on réduit mon rôle à une fonction déshumanisante. Mon problème n’est pas le travail en soi, mais le respect de ma dignité professionnelle.
Quand on fait des études, on construit plus qu’un diplôme. On construit une identité !
Le problème n’est pas toujours le travail.
Pendant longtemps, je me suis demandé : “Pourquoi je n’arrive pas à tenir dans certains postes ? »,« Pourquoi, on ne me veut pas dans les postes correspondants à mon niveau d’études » ?
Je pensais que le problème venait de moi : pas assez forte, pas assez endurante, pas assez expérimentée. Mais avec le temps, j’ai compris :
Je travaille pleinement lorsque je trouve du sens dans ce que je fais
Si mes actions sont déconnectées de mes valeurs, de mes objectifs ou de mes aspirations, je ne peux pas m’épanouir. Nous ne sommes pas des robots : nous sommes des êtres humains avec des convictions, des passions et un besoin profond de cohérence. Il existe un poste et un environnement pour chacun de nous. Ne laissez jamais personne vous dire que vous n’avez pas de place ou que vous ne valez rien.
L’équilibre de vie n’est pas de la paresse
Aujourd’hui, beaucoup de personnes refusent l’idée que le travail doive absorber toute leur existence. Et pourtant, ce refus est souvent perçu comme un manque de motivation.
Nous avons tous des besoins qui nécessitent des ajustements. Lorsqu’un employeur ne sait pas adapter sa politique d’entreprise aux contraintes de ses salariés, il ne cherche pas des collaborateurs, mais des automatons.
Quand un employeur impose des horaires rigides sans tenir compte du poste ou des contraintes des salariés, il transforme le travail en simple remplissage de cases plutôt qu’en contribution significative.
Quand un emploi me laisse seulement le temps de dormir pour recommencer le lendemain, je ne me sens pas “productive”. Je me sens absente de ma propre vie.
La dignité professionnelle ne se limite pas à être reconnu ou à trouver du sens dans ce que l’on fait. Elle inclut aussi une juste reconnaissance économique. Il est insupportable que certains métiers exigent des journées interminables, des sacrifices familiaux et personnels, et une implication totale, pour un salaire dérisoire calculé à partir du SMIC. Travailler autant, parfois plus de la moitié de sa vie, pour un revenu qui ne reflète ni l’effort fourni, ni la responsabilité assumée, ni le temps volé à ses proches, n’est pas seulement injuste : c’est inacceptable.
Vouloir un équilibre ne signifie pas refuser l’effort. Cela signifie refuser une vie entièrement construite autour de la survie professionnelle.
Accepter des compromis… sans se perdre
Évidemment, tout premier poste n’est pas parfait. Tout travail comporte des contraintes. Et il faut parfois accepter des expériences transitoires. Mais il existe une différence importante entre :
– accepter un compromis temporaire ; et
– abandonner complètement ses aspirations professionnelles.
On peut accepter un poste imparfait sans accepter n’importe quelle condition.
On peut comprendre les réalités du marché du travail sans renoncer à toute exigence envers sa propre vie.
La dignité professionnelle, ce n’est pas croire qu’on mérite un poste parfait immédiatement. C’est refuser de penser que ses compétences, son énergie et son existence doivent être sacrifiées simplement pour “tenir”.
Repenser la réussite
La réussite ne se mesure pas seulement à notre capacité à tenir dans un système qui nous épuise. Elle se mesure aussi à notre capacité à construire une vie cohérente, à préserver sa santé mentale, à garder de l’espace pour ses projets, et à exercer un travail respectueux de ce que nous sommes devenus.
Au fond, la vraie question n’est pas : « Sommes-nous capables de travailler ? »
Mais : « Sommes-nous capables de construire une vie qui ait du sens, tout en préservant notre dignité et notre humanité ? »
A suivre : la notion de dignité professionnelle